Repéré dans les intérieurs bohèmes les plus convoités, immortalisé sur des pochettes d’albums mythiques et dans des films cultes, le fauteuil en rotin à dossier en éventail est un classique absolu. Mais derrière sa silhouette de trône en rotin se cache une histoire bien plus complexe et plus politique qu’on ne le soupçonne. Voici trois choses à savoir.
On l’appelle fauteuil Emmanuelle en France, peacock chair (chaise paon) dans le reste du monde, Bilibid chair ou Manila chair chez ceux qui en connaissent les origines. Sous tous ces noms se trouve le même siège: un dossier en éventail spectaculaire, une base en sablier, un travail de rotin tressé qui évoque à la fois la queue déployée d’un paon et l’auréole d’un trône.
Devenu l’un des objets emblématiques du vocabulaire bohème contemporain, il a connu plusieurs vies, chacune racontant une époque différente. Petit voyage dans son histoire, depuis ses origines jusqu’aux intérieurs Pinterest de la dernière décennie.
1. La première photo connue d’une personne assise dans un fauteuil paon date de 1914 et raconte une histoire troublante
L’image existe encore, conservée dans les archives du El Paso Herald et reprise par les Archives anthropologiques du Smithsonian. Elle s’intitule Jail Bird in a Peacock Chair et représente une mère assise dans le fauteuil, son enfant sur les genoux. La femme purgeait une peine à perpétuité pour le meurtre de son mari et son enfant était né dans la prison.
Le lieu, la prison de Bilibid, à Manille, aux Philippines, alors sous occupation coloniale américaine, n’était à cette époque, pas uniquement une prison. C’était aussi un atelier de production et, plus surprenant encore, une attraction touristique. Les visiteurs américains pouvaient s’y rendre, observer les détenus travailler dans huit départements industriels: fabrication de mobilier, métallerie, broderie, couture, puis acheter directement sur place les objets qu’ils venaient de voir produire. C’est dans ces ateliers que naît le fauteuil paon, tressé à la main en rotin par les détenus philippins.
Les autorités coloniales américaines présentaient ce système comme un programme de réhabilitation par le travail. Dans les faits, l’histoire est plus dure: il s’agissait d’une main-d’œuvre captive, exploitée pour alimenter le goût occidental pour l’exotisme tropical, et l’industrialisation du tourisme colonial allait bon train. Un article de Vogue en 1916 conseillait même un arrêt à la prison de Bilibid comme étape incontournable du shopping en Extrême-Orient.
Connaître cette origine ne diminue pas la beauté de l’objet, mais elle l’enrichit. Comme tant d’autres icônes du design, le fauteuil paon porte en lui les contradictions de son époque, à savoir la grâce du geste artisanal et la dureté du contexte dans lequel il a été produit.

2. Dans les années 60 et 70, le fauteuil devient le trône de toutes les contre-cultures
Une fois exporté massivement vers les États-Unis et l’Europe, le fauteuil paon entame une seconde vie spectaculaire. Sa silhouette monumentale, sa dimension de trône portatif, sa photogénie incomparable en font l’accessoire favori des photographes de l’époque.
Sur les pochettes d’albums d’abord. Al Green pour I’m Still in Love With You (1972), Dorothy Moore pour Misty Blue (1976), Al Di Meola pour Casino (1978), Funkadelic pour Uncle Jam Wants You (1979), tous posent dans un fauteuil paon. Cher, Dolly Parton, Julio Iglesias et les Bee Gees suivent. Le siège devient une signature visuelle d’une époque entière. Au cinéma et à la télévision ensuite. My Fair Lady en 1964, Emmanuelle en 1974, et bien plus tard Black Panther (2018) et Bohemian Rhapsody (2018) reprennent tous l’objet. La série La Famille Addams en fait le trône de Morticia, magnétique souveraine d’un univers gothique.
Mais c’est peut-être politiquement que le fauteuil paon connaît son moment le plus fort. En 1967, le photographe Blair Stapp réalise un portrait devenu iconique de Huey P. Newton, cofondateur du Black Panther Party, assis dans un fauteuil paon, fusil dans une main, lance dans l’autre. L’image devient un emblème du mouvement pour les droits civiques. Le fauteuil paon, fabriqué à l’origine par une main-d’œuvre colonisée, devient alors le siège d’une revendication d’émancipation noire. L’un de ces retournements symboliques que l’histoire offre parfois ! Cette puissance iconographique a depuis traversé les décennies. Dans Black Panther en 2018, le trône de T’Challa s’inspire directement du fauteuil paon. Un clin d’œil de la production à l’héritage de Huey Newton.
3. Le nom français vient d’un film érotique de 1974
Si dans le monde entier on l’appelle Peacock chair, en France, le siège a hérité d’un autre nom: fauteuil Emmanuelle. Pour comprendre pourquoi, il faut revenir à un événement culturel précis.
En 1974, à Paris, le film Emmanuelle, réalisé par Just Jaeckin et adapté du roman d’Emmanuelle Arsan, sort dans les salles. Devenu rapidement un phénomène, il restera douze ans à l’affiche du cinéma Le Triomphe sur les Champs-Élysées, un record absolu ! Il marque profondément la culture populaire française.
Sur l’affiche du film, Sylvia Kristel, l’actrice principale, pose langoureusement dans un fauteuil paon. L’image fait sensation. Et dans les années qui suivent, le grand public français rebaptise ce siège dont il ne connaissait pas le nom anglais: ce sera désormais le Fauteuil Emmanuelle. Une appellation qui s’est durablement imposée, au point que dans la plupart des boutiques de mobilier hexagonales aujourd’hui, le terme reste celui utilisé pour désigner cette pièce iconique.
Aujourd’hui, un objet de désir bohème
Délaissé dans les années 1980 et 1990 au profit du minimalisme, le fauteuil Emmanuelle est revenu en force avec la nouvelle vague bohème des années 2010. On le trouve désormais aussi bien dans les enseignes de mobilier grand public (qui en proposent des versions abordables, autour de 300 à 500 euros) que dans le circuit du vintage, où les modèles d’époque s’arrachent. Comptez entre 200 et 2 000 euros pour un beau modèle ancien en bon état, mais davantage pour les pièces particulièrement spectaculaires ou bien conservées.
Quel que soit son prix, l’objet conserve cette qualité rare: il transforme instantanément une pièce. Posé dans un coin de chambre, dressé contre un mur blanc, placé en bout de patio, il semble être un trône partout où on l’installe. Comme s’il portait, dans sa silhouette même, le souvenir de toutes celles et tous ceux qui s’y sont assis avant nous: la détenue philippine sans nom, Huey Newton armé de sa fierté, Morticia Addams, Sylvia Kristel, ou même Beyoncé plus récemment.
C’est peut-être ce qui fait de lui plus qu’un siège: un objet de mémoire, qui continue de raconter une histoire à chaque fois qu’on s’y installe.
Pour aller plus loin
-> La photographie originale: Jail Bird in a Peacock Chair, El Paso Herald, 1914. Conservée aux National Anthropological Archives, Smithsonian Institution.
-> Le portrait politique: Huey P. Newton, photographie de Blair Stapp, 1967. Icône absolue du mouvement Black Panther.
-> Le film: Emmanuelle, Just Jaeckin, 1974, avec Sylvia Kristel.
-> L’album à voir: Uncle Jam Wants You, Funkadelic, 1979, l’une des plus belles pochettes ayant mis en scène le fauteuil paon.