RÉCIT PERSONNEL – Par Céline Perret
Derrière les looks élaborés que je porte chaque an à Coachella ou à Paléo, il y a une démarche bien plus profonde qu’une simple recherche esthétique. Récit d’une expérience que je qualifie volontiers de thérapeutique.
Si vous me suivez depuis plusieurs années, vous savez à quel point j’aime les festivals d’été, et avez remarqué que j’ai pour habitude de créer des looks élaborés lorsque je m’y rends. Mes efforts sont particulièrement soutenus pour Coachella en Californie et Paléo, l’un des plus grands festivals de mon pays d’origine, la Suisse. Mais certaines personnes, surtout en Suisse, où les festivaliers n’ont pas cette habitude, s’interrogent sur le sens de cette démarche.
Je me réjouis de vous dire qu’il existe une raison principale à cet investissement créatif, et elle pourrait surprendre! En effet, il ne s’agit ni de me faire remarquer, ni d’être plus belle ou plus visible que les autres! Derrière ces tenues se cachent un message, une impulsion que je souhaite transmettre à ceux à qui cela parlera, et ce, selon leur propre parcours. Ce que je souhaite exprimer est qu’en festival, à travers un simple look différent, il existe l’opportunité d’expérimenter l’audace, le courage, l’affirmation de soi, et ce, sans aucune conséquence. Et ce simple acte peut transformer notre rapport à nous-mêmes.
La peur d’oser
Tout au long de mon parcours, j’ai rencontré des personnes qui me disaient « J’aimerais tellement, mais je n’ose pas », et ce, dans tous les domaines. Des personnes qui aimeraient oser se lancer dans le métier de leurs rêves, révéler qui elles sont vraiment à leurs proches, parler franchement à leur supérieur, prendre position face à une situation qui les fait souffrir. Elles aimeraient oser exprimer leur désaccord, porter autre chose que du noir, mettre un chapeau dans la rue ou un accessoire qu’elles perçoivent comme atypique, repenser leur vie qui ne leur convient plus, déclarer leur flamme. Oser, simplement.
Au fond, cela revient toujours à cette même question d’oser. Mais pourquoi hésitons-nous, la plupart du temps ? Par peur du rejet, du jugement, de l’humiliation, des moqueries. La peur nous empêche d’être.
Le festival comme espace thérapeutique
Pour expérimenter le regard des autres, les moqueries potentielles, les regards admiratifs ou envieux, j’ai décidé d’y faire face dans un environnement sans conséquences durables: celui d’un festival. Et plus précisément celui de Paléo, l’un des plus importants festivals d’Europe, situé en Suisse. Car il faut du courage pour porter des tenues extravagantes ou hors normes dans un pays où cette pratique est inhabituelle et où le jugement, on le sait, reste très présent. Ainsi, j’ai tenté l’expérience pour la première fois durant la semaine complète de Paléo en 2017.
Le résultat: une véritable exploration créative à travers les looks et les expérimentations vestimentaires. Mais aussi, inévitablement, un lot de critiques et de méchancetés lancées à mon égard lorsque je me baladais sur le terrain du festival. J’ai appris à y faire face, et progressivement à ne plus prendre ces remarques personnellement. À comprendre que les personnes qui les formulent ne réagissent pas à moi en tant qu’individu, mais à l’image que je renvoie.
Les compliments aussi ont été nombreux. J’ai cependant veillé à ne pas les laisser nourrir mon ego. Tout ceci n’était qu’une question d’image, et les gens ont apprécié, ou non, celle que je renvoyais durant cette semaine.
À la fin de cette première édition, je m’en souviendrai toujours, je me suis regardée dans le miroir avec une sensation de fierté. J’avais osé. J’avais affronté les critiques. Je m’étais fait plaisir! Face au miroir, je me rappelle avoir ressenti beaucoup de force, et l’impression d’avoir acquis de nouveaux outils pour la suite de ma vie. Un sentiment profondément transformateur.
Développer la compassion et l’aplomb
J’ai ensuite renouvelé l’expérience en 2018 et 2019, avec plus d’aplomb encore. Les méchancetés et les critiques que j’entendais lors de shootings photos ou en me baladant dans le festival (« Elle se prend pour qui, celle-là ? », « C’est pas Coachella ici ! », « Regarde comme elle pose ! ») me touchaient de moins en moins.
Ma stratégie: sourire et dégager le plus de bienveillance possible. Cet exercice m’a permis de développer une réelle compassion envers ceux qui s’en prennent à mon image. Ce n’est pas toujours facile quand l’ego est piqué, mais les résultats ont été là. Ma capacité à la compassion s’est considérablement renforcée grâce à cette pratique.
Et puis, j’ai continué. Parce qu’en parallèle, je recevais des dizaines, des centaines de messages: « Grâce à toi, je vais oser me faire plaisir cette année. Je vais oser porter ce que j’aime, je vais oser m’affirmer. » C’est exactement le but de ma démarche. Aider à se libérer progressivement. Du moins ceux qui sont sensibles à cette idée et qui ont compris que se permettre d’être qui l’on est peut commencer par de petits exercices pratiques, comme celui, apparemment anodin, de s’habiller selon ses envies dans un festival.
De petites victoires qui mènent loin
Alors, sincèrement, bravo à tous ceux et toutes celles qui ont osé, cette année ou les précédentes. Ces petites victoires comptent. Elles commencent parfois aussi simplement que par afficher un look différent dans un festival. On découvre qu’on y arrive, que cela ne nous détruit pas, alors on ose aller plus loin et on commence à s’affirmer différemment dans la rue, au travail, dans son couple ou sa famille. Non plus nécessairement à travers un look, mais à travers une attitude, des paroles, une prise de position… Des actes simplement plus alignés avec qui l’on est vraiment. Tout ceci se construit progressivement. D’expériences en expériences, on avance.
Au-delà des apparences
Pour conclure, j’invite tous ceux qui ont jugé ma démarche comme superficielle, ou qui n’y ont vu qu’une recherche d’attention, à reconsidérer cet a priori. Il existe souvent des raccourcis rassurants qui contentent notre ego, même notre part de médiocrité, parfois, mais qui nous empêchent de voir les trésors cachés sur des chemins de pensée moins directs. S’assumer est, et a toujours été je crois, un acte militant. Et s’il existe plusieurs degrés dans l’affirmation complète de soi, assumer son apparence et sa singularité en font pleinement partie.