Loin de la performance et du rythme imposé, un autre rapport à la sexualité émerge depuis une trentaine d’années. Pensé d’abord en Suisse par l’autrice sud-africaine Diana Richardson, le slow sex propose de ralentir, de respirer, de sentir. Une approche qui rejoint l’esprit bohème dans ce qu’il a de plus essentiel : la beauté du temps long, la confiance dans le corps, la primauté de la présence sur le résultat.
Il y a quelque chose de paradoxal dans notre époque. Jamais la sexualité n’a été aussi visible, saturée d’images, scénarisée par le porno, racontée dans les podcasts, analysée dans les magazines, et jamais, peut-être, elle n’a été aussi peu habitée. Les enquêtes le confirment d’année en année: les couples font moins l’amour, les jeunes générations s’en désintéressent, et beaucoup décrivent une intimité devenue mécanique, fonctionnelle, parfois exténuante.
C’est dans ce contexte qu’un mouvement, discret mais persistant, fait son chemin depuis le début des années 2000. Il porte un nom qui dit tout: le slow sex.
Une idée née dans l’Emmental
Le terme s’est imposé en 2013, à la publication du livre Slow Sex: Faire l’amour en conscience de Diana Richardson, autrice sud-africaine installée en Suisse depuis des années. Curieuse coïncidence pour les lecteurs romands: c’est dans la région de l’Emmental que cette pionnière de la sexualité consciente a posé ses bagages, et c’est de là qu’elle anime, avec son partenaire Michael Richardson, le Making Love Retreat, une retraite d’une semaine pour couples qu’ils proposent en Europe depuis 1995.
Le mouvement, lui, est plus ancien. Diana Richardson l’a longuement mûri à partir de ses années d’études du tantra en Inde dans les années 1980. Ce qui change avec son livre, c’est le nom et l’inscription dans une famille plus large. Car le slow sex est le cadet d’une fratrie devenue familière: slow food, slow travel, slow living. Tous partagent la même intuition. Notre époque a confondu vitesse et plénitude, performance et satisfaction. Et notre sexualité, comme notre rapport à la nourriture ou au voyage, a fini par épouser ce tempo épuisant.
Ce que c’est, ce que ce n’est pas
Le slow sex n’est pas une technique. Ce n’est pas non plus une discipline qui interdirait ceci ou imposerait cela. C’est une posture, une manière d’entrer dans la rencontre.
L’approche invite à faire de la sexualité une décision consciente plutôt qu’une rencontre accidentelle. Elle propose de se concentrer sur le contact visuel, les sensations subtiles, la respiration profonde. Le déplacement est subtil mais radical: on quitte la sexualité tournée vers l’orgasme, son intensité montante, sa course vers un sommet, pour entrer dans une sexualité tournée vers la sensation. L’attention se déplace de l’objectif à la qualité du présent.
Concrètement, cela peut prendre mille formes. Une étreinte longue avant tout mouvement. Une respiration synchronisée. Une lenteur dans les gestes qui n’a rien de cérémonieux mais qui ouvre, peu à peu, une perception différente du corps… Le sien et celui de l’autre. Cette lenteur réveille la sensibilité du corps et ouvre la porte à des dimensions inattendues.
Ce que le slow sex n’est pas, en revanche, mérite d’être dit. Ce n’est pas une sexualité tiède, ni une renonciation au désir, ni un programme thérapeutique. Et ce n’est pas non plus la promesse d’un super-orgasme nouvelle génération! La lecture marketing qu’on en fait parfois passe à côté de l’essentiel. Le mouvement ne vend pas une nouvelle performance; il propose de sortir du paradigme de la performance lui-même.
Pourquoi cela parle si fort aujourd’hui
Si le slow sex rencontre un tel écho (librairies, podcasts, retraites en Europe complètes des mois à l’avance), c’est parce qu’il répond à une fatigue très contemporaine. La fatigue d’une sexualité devenue script. Celle d’une intimité formatée par les images. Celle d’un rapport au corps marqué par l’exigence: être à la hauteur, jouir vite, jouir fort, jouir comme il faut. Beaucoup de femmes, en particulier, racontent cette sensation d’être devenues spectatrices de leur propre intimité, occupées à se demander si elles font bien plutôt qu’à ressentir.
Le slow sex propose une sortie de scène. Il ne s’agit plus de faire: il s’agit d’être. Une approche qui n’a rien d’ésotérique, mais qui demande pourtant un véritable apprentissage, tant la culture dans laquelle nous baignons a façonné nos automatismes intimes.
Une rencontre naturelle avec l’esprit bohème
Il y a, dans cette philosophie, une parenté évidente avec ce qui nous tient à cœur ici. L’esprit bohème n’a jamais été celui de la consommation rapide. Il préfère le feu de bois à l’écran, le coucher de soleil à la notification, la conversation au scroll. Il accorde du prix à ce qui prend du temps: un repas partagé, une marche sans destination, un long silence dans une chambre baignée de lumière. Cette manière d’habiter le monde s’étend logiquement à l’intimité. Le bohème ne dissocie pas les sphères de la vie; ce qui vaut pour la table vaut pour la chambre, ce qui vaut pour le voyage vaut pour la peau.
Faire l’amour lentement, en conscience, c’est, au fond, prolonger la même éthique: refuser le pilotage automatique, accepter de ne pas savoir à l’avance ce qui va advenir, faire confiance au corps comme on fait confiance à un paysage.
Quelques nuances à porter
Le mouvement n’est pas exempt de critiques, et il serait malhonnête de les passer sous silence. Plusieurs lecteurs et lectrices ont notamment relevé une approche très hétérocentrée des textes fondateurs, qui s’appuient sur la complémentarité des polarités masculines et féminines. Une grille que les sexualités contemporaines, dans leur diversité, ne se reconnaissent pas toujours dans son entièreté.
Par ailleurs, l’héritage tantrique de Diana Richardson, qui s’inscrit dans la filiation du maître controversé Osho, n’est pas anodin pour qui veut creuser. Mais le slow sex peut s’expérimenter sans s’inscrire dans cette spiritualité particulière. C’est même, à notre sens, ce qui le rend universellement accessible. Mais mieux vaut savoir d’où il vient pour choisir, en conscience, ce qu’on en retient.
Une invitation, pas une méthode
Au fond, le slow sex est moins une pratique à appliquer qu’une question à poser à sa propre intimité. Et si nous ralentissions ? Et si nous arrêtions, juste un instant, de viser quelque chose ? Et si nous découvrions que le désir survit très bien, et peut-être même mieux, quand on cesse de le presser ?
Il y a, dans cette proposition, quelque chose de doucement révolutionnaire. Une révolution qui ne fait pas de bruit, qui ne réclame ni manifeste ni hashtag, et qui se joue dans le secret des chambres, à l’abri du regard du monde. C’est peut-être pour cela qu’elle dure.
Pour aller plus loin
Slow Sex: Faire l’amour en conscience, Diana Richardson, Éditions Almasta, 2013.
L’extase sexuelle: Conseils et techniques pour trouver le véritable plaisir, Diana Richardson, Éditions Marabout, 2023.
-> Le Making Love Retreat, retraite d’une semaine pour couples animée par Diana et Michael Richardson en Suisse. Informations sur loveforcouples.com